Jeux de sexe, jeux de mains, jeux de vilains # Chronique 27

Comment ne pas être fasciner par cette lente et lancinante descente dans « une nuit d’iris noir »  dont René Crevel (1900-1935) connu tant pour ses frasques, son anticonformisme de bel adolescent, et son suicide que son itinéraire surréaliste et dadaïste, nous rend spectateur malgré nous, malgré lui ? Comment ne pas résister à ce livre – « Mon corps et moi » - envoûtant jusque dans son désespoir où cet archange poète ne se voit plus que comme un petit tas d’os fait « de volontés inconciliables, de papilles à jouir, d’organes a percevoir ? ».

Crevel « Docile aux voies souterraines » et aux forces obscures, René Crevel n’a pas eu besoin de voyager très loin pour s’initier au monde, car ceux qu’il n’a pas fait en surface, il a tenté de les faire en profondeur, aussi bien dans ses territoires intérieurs où il sent vibrer « une multitude », que dans certaines rues et hôtels, de jour comme de nuit, et surtout là et maintenant dans une simple chambre.

Car c’est là où tout commence dans le livre, c’est là où on le suit, où on l’approche, seul dans sa chambre d’hôtel. Seul. Il veut fuir ses souvenirs et « l’odeur mauvaise des réminiscence », peut-être celles de la chair fraîche ? S’il a pris la fuite, « c’est à la seule fin de mettre de l’ordre en lui-même ». Car « qui n’a donc pas senti que pour être un homme, pour être, il fallait être l’homme seul ? ». Mais dans cette chambre, il y a son corps et lui, mais aussi les corps et les autres, les yeux des autres où brille imperceptiblement « le phosphore de l’angoisse ».

Alors malgré lui, le tourbillon des souvenirs remontent « comme une valse à jouer lorsque la vie boite et que la fenêtre s’ouvre sur un jardin triste ». Il va dans les boites de jazz et les théâtres, dans les maisons où « des nocturnes garçons règnent en tuniques, tutus et paniers » ; il se saoule d’un monde qui tangue, de simulacres et de « farces dérisoires et macabres », où il trouve quelques consolations avec des « doubles somnambules », « des femmes aux corsages de pauvres soie », dans «de la sueur, des ambiances de gros vin, de charcuterie, où des hommes , des femmes passent des jours et des nuits entières ».

Il s’amuse, il bibelote, il ne se refuse jamais, il abdique. « Pour échapper au malaise initial de ma propre rencontre, j’acceptais encore des présences ». S’il cherche le contact illusoire d’une chaleur humaine, s’il se dévoue à certains corps, c’est pour oublier le poids du sien. Ces recherches sexuelles ne visent qu’à l’oubli, au sommeil et à la mort. « Tous mes actes furent de petits suicides momentanés ». Même s’il pressent qu’une « monstrueuse et obscène membrane » - l’amitié, l’amour ? - pourrait nous lier les uns aux autres, il a « la chair sceptique » et le vice solitaire, il est incapable de s’absorber dans un plaisir, il finit par haïr les corps où il se repose.

Tout n’est plus que « jeux de sexe, jeux de mains, jeux de vilains », « analyse de jolies partouzes » où les corps se déréalisent, n’exhalent plus d’odeur humaine, et finissent en équation sur un divan où « lettre et chiffre humains se joignent », jusqu’à ces petits matins froids quand « l’aube le surprend, étranger aux choses et aux créatures. »

C’est comme ça, René Crevel  ne trouve pas son compte dans les aventures humaines. Le corps est trop lourd, il lui donne « des semelles de plomb », il l’habille d’un scaphandrier. Le salut pourrait venir de l’Esprit –« mon beau mystère », car lui seul « fait le seul voyage capable d’enrichir » et aussi de la Nuit, car si elle a ses enfers, elle y prolonge le rêve – cet état de rêve hypnotique -, mais lui faut-il véritablement trouver une clé à ses conflits intérieurs ?

Faut-il le retenir par des garde-fous, lui qui a « décidé une fois pour toutes, et au risque de passer pour un Don Quichotte, un arriviste ou un fou, d’essayer tant par ses actes que par ses écrits, d’écarter les barrières qui limitent l’homme et ne le soutiennent pas ? ».

Alors laissons-le brasser « les mouvants trésors des profondeurs » dont son écriture à l’éclat de cristal noir se fait l’écho et qui tisse le fil qui le maintient en vie, même jusqu’à nous.

Laissons-le rêver d’un goût de chair humaine, la chemise ouverte jusqu’à la ceinture, quand « la poitrine s’ouvre aux abeilles du bonheur », à « l’orient secret » de la peau  d’une « créature protégée par le dôme de mon amour ».

Laissons- le aller à la quête de « ce désir obstiné que cherche l’amour » qui sans cesse échappe. Laissons-le chercher « à qui dédier alors le plus profond, le plus riche, le plus trouble de soi ? ». Laissons-le nous ensorceler, encore et encore.

Mon corps et moi. René Crevel. Editions Ombres, Septembre 2008.

Article paru dans la Magazine des Livres de Novembre 2008 par Katrin Alexandre Copyright

Le Magazine des Livres N°14 est en kiosque

Jetez-vous sur le nouveau Magazine des Livres avec au programme: un très bon dossier sur la littérature jeunesse; les livres incontournables de l'année 2008; la rentrée littéraire de Janvier 2009, des entretiens, des chroniques et deux articles de ma part dans le cahier des livres sur René Clevel et le superbe livre "Extases" de Ernest PIgnon-Ernest et André Velter dont j'ai déjà parlé ici.

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C'est l'occasion de vous inciter vivement à découvrir le nouveau site du Magazine qui propose désormais son Web Mag et met en ligne des entretiens et des dossiers comme Comment publier son roman ou les 100 livres d'une vie.

Les nymphes du désir # Chronique 26

Il fallut un docteur et sexologue réputé, le Dr Zwang, pour oser écrire un livre uniquement dédié à  la partie du corps humain la plus fascinante, mais aussi la plus controversée et  la plus interdite. Dans « Le sexe de la femme », paru pour la première fois en 1967,  notre cher docteur en fait un objet à la fois d’étude et de désir. Mal accueilli par la corporation médicale, le livre fut cependant contre toute attente récupéré par le mouvement féministe – les femmes s’y sentait reconnues enfin dans leur sexualité – puis tomba dans l’oubli. La Musardine, pour le plus grand bonheur des curieux et des nostalgiques de la cause, réédite la fameuse étude dans deux versions, « Atlas du sexe de la femme » et « Eloge du Con ».

Atlas_sexe On y trouvera dans le premier une cartographie détaillée de la morphologie vulvaire, où sont décrits et classés avec la précision d’un entomologiste quelques centaines de gros plans d'intimités féminines. Il rend ainsi hommage à l’extraordinaire variété de formes et de couleurs du sexe de la femme, dans une typologie « des nymphes » presque poétique. Voilà donc un premier bon point pour le docteur : réhabiliter le sexe féminin en trouvant inexcusable cette censure esthétique dont il est l’objet !

Eloge_con Sans parler  de « ces qualificatifs injurieux » et « de ces déshonorantes conduites de haine contre le sexe de la femme », qu’il analyse surtout dans le deuxième ouvrage. En effet, tout est reproché à la vulve et au vagin, leur anatomie comme  leur physiologie : le sexe est poilu, « trop exubérant et compliqué », doté de mauvaise odeurs, trop humide, sanglant, et « maléfique ». Preuve à l’appui, un lexique universel très dévalorisant qui désigne le sexe de la femme  - « être un con » n’est-il pas la plus utilisée des injures ? -  mais aussi des termes littéraires ou populaires qui ont servi à la description du « con ».

Honneur à lui aussi de faire du sexe de la femme un sanctuaire sacré qui ne peut se révéler qu’aux explorateurs les plus audacieux, du bord des grandes lèvres, à « l’efflorescence du capuchon et des nymphes », jusqu’à l’endroit « où s'ouvrent les orifices secrets ». L’auteur redonne aussi du blason au clitoris qui « presque toujours caché, voilé par le prépuce féminin que beaucoup ne savent même pas pouvoir retrousser » est «  le plus secret des organes externes du corps humain » et tout en revendiquant sa pilosité, encense la moiteur, le fumet et la dimension sacrée du Mont Vénus.

Observateur naïf et curieux, vibrant défenseur de notre jardin secret, Gérard Zwang agrémente savamment notre lecture d’érudition et de science, avec un brin d’humour et de poésie panthéiste. Le caractère polémique de ces ouvrages reste à nos yeux toujours d’actualité, tant le sexe de la femme, malgré son exposition pornographique, reste une énigme. A l’instar de A. Malraux, prions qu’il soit considéré comme « le seul moyen de l’homme d’atteindre sa vie la plus profonde à travers l’érotisme, seul moyen d’échapper à la condition humaine des hommes de son temps.»


Eloge du Con, Gérard Zwang. Editions La Musardine,  Collection l’Attrape Corps, 2008-10-27

Atlas du sexe de la femme, Gérard Zwang. Editions la Musardine 2008

Cet article est paru dans le Magazine des Livres, en kiosque en Novembre 2008, par Katrin Alexandre

Carnet d'écolier (pour adultes) # Chroniques 25

Si vous avez la nostalgie de votre vie d’écoliers(ères), et que vous voulez mettre un peu de piment  dans votre relation amoureuse, ce « Carnet de correspondance intime pour améliorer votre couple » est normalement fait pour vous.

Carnet_correspondance_adulte Ce livret conçu comme un carnet de correspondance à l’ancienne, a l’ambition d’assurer « une collaboration intime au sein du couple », en étant tenu à jour régulièrement « de manière ludique et sensuelle. »

Voilà donc le couple sommé de remplir des fiche de renseignements et d’accepter « un règlement intérieur » fort contraignant , correspondant à l’organisation de la vie conjugale, les droits et devoirs des protagonistes ainsi que des punitions et sanctions si l’un des deux transgresse. Rien de très réjouissant au début. La partie sur la vie sentimentale  offre de brèves séances de rattrapage pour ceux qui délaissent leur plume (bien trop brèves à notre avis) et donne des bons pour l’infirmerie en cas de bobos au cœur. Notons aussi des outils pour  la partage équilibré des activités domestiques (bulletin d’évaluation, correspondance), ce qui est bien ennuyeux.

Sur le chapitre très attendu sur « la vie sexuelle » qui souhaite « libérer un peu plus l’imagination avant de passer à l’action », on nous propose « un soutien personnalisé », avec des bons de « confidences sur l’oreiller », qui devrait aider à entamer le dialogue. En guise « d’approfondissement », vous êtes sollicité pour écrire, toujours sur des petits billets, « vos fantasmes à réaliser ».

En guise de notation, donnons un bon point donc pour l’idée, la conception originale et les bons détachables qui vous permettront de surprendre votre partenaire en en glissant un dans une poche, un sac ou sous l’oreiller, pour lui signaler « une observation », une "retenue (pour septième ciel)" ou « un rendez-vous ». Par contre, soumettons une légère « mise en garde » pour le manque de spontanéité et d’excitation ressentie au cours de la réalisation du programme.

Carnet (intime) de correspondance pour améliorer (pimenter) votre couple  de Gilles Bouley-Franchitti , illustré par Mai-Lan – Editions j’ai lu, 2008.


Cet article est paru dans le Magazine des Livres (en kiosque) de Juillet 2008 , par Katrin Alexandre

Variations sur les corps extatiques

Ernest_pignon_extases

Après l'exposition de  Ernest Pignon-Ernest à la chapelle Saint-Charles d'Avignon cet été, (écouter le reportage sur La Croix), Marie-Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Marie de l’incarnation, Madame Guyon, explorées et célébrées, s'habillent d'eau noire et de lumière, dans le livre "Extases" de Ernest Pignon Ernest, avec les textes de André Velter...

Extase_pignonUn livre magnifique sur "les effractions sublimées" de ces femmes toutes entières abandonnées à leur Dieu, où les auteurs saisissent avec une sensibilité à fleur d'âme, cet acmé du plaisir qui se produit au plus fort de l'expérience divine...

A découvrir dans le prochain Magazine des Livres, à paraitre début novembre 2008... avec l'incandescence de René Crevel dans "Mon corps et moi" et les nymphes du désir dans "Eloge du con" de Gerard Zwang.

Au sommaire du Magazine N°13: une enquête sur "Comment publier son premier roman", un dossier Sagan, un dossier littérature jeunesse, et des entretiens avec Dominique Jamet, Pierre Assouline, Patrick Girard, Roxane Duru, Peter Behrens...

Ploton ou les bonheurs (et fortunes) du Vice # Chronique 24

J’ai cherché dans le petit manuel de  Mr Ploton de quoi il pouvait être atteint pour mettre tant d’ardeur à compulser méthodiquement ses  « spicilèges amoureux ». Malade de cette perversion peu connue nommée « narrathopilie » soit une « excitation sexuelle suscitée par le fait même de parler de sexualité. », voilà notre explorateur qui  « court l’aiguillette » un peu partout autour du monde, à la recherche d’anecdotes croustillantes sur le sexe en général, et ses pratiques, son histoire, son fonctionnement biologique, sa littérature, ses modes d’expression, son mystère en particulier.

Ploton Dans sa valise de petit obsédé, on trouve un inventaire hétéroclite d’observations, de statistiques et de documents variés sur tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la chose sans oser le demander.

On peut tremper son pain ou mouiller son asperge dans une soupe  où se mêle quelques notions biologiques indispensables sur le point G, de nombreuses notes sur le jargon et l’industrie pornographique, des choses curieuses sur la sexualité des bêtes et les usages des sextoys (et des objets le plus souvent retirés d’orifices naturels aux service des urgences) ou les critères d’un beau sexe féminin selon Gerard Zwang.

On découvre aussi par exemple que les grecs sont les champions du monde du sexe (138 rapports annuels, devant ô surprise les français qui talonnent à 120) ; que le premier vibromasseur électromécanique fut utilisé par Joseph Mortimer Grandville dans les soins apportés aux femmes hystériques ; que les hommes, qui passent 50000 heures dans leur vie en état d’érection, dont le fantasme le plus répandu est la fellation, feraient bien d’aller au Japon où il pourront assouvir leur désir dans des « Pink salon »  « Bar à fellation exclusivement ».

En prime, on a aussi le meilleur des chansons paillardes, des  citations indispensables, des notions de vocabulaire, des ouvrages de référence sur les organes sexuels, sur les gourous de la sexualité contemporaine et une bibliothèque érotique !

Bref, Mr Ploton  nous fait la totale, pour ne pas dire il nous « fait le complet » (traitement complet fait au client).  Cette petite cueillette de miscellanées amoureuses et érotiques devrait réjouir, dans les deux sexes, les curieux, les cinéphiles, les lettrés, les Casanova, les ferventes de Priape, les pêcheurs de conques, les friands  de la cricon-criquette, les hierophiles, les fous de Russ Meyer, les pratiquants du Safe-sex, les bonobos, bref il devrait séduire tout un petit peuple qui aime le sexe et ne s’en cache pas. Nous, on ressort de cette visite chez Mr Ploton, gaillarde et prête pour de nouvelles aventures.

Les spicilèges amoureux de Mr Ploton – Frédéric Ploton - Editions Blanches, 2008

Les accros pourront suivre "sa vie chaotique d'auteur multifonctions" sur son blog.

Cet article est paru dans Le Magazine des Livres, en kiosque, en juillet 2008, par Katrin Alexandre - Copyright

Dans le noir # Chronique 23

Deux inconnus, une jeune fille en fleur, un homme que l’on sent d’âge plus mûr. S’installe entre eux, une relation épistolaire par email, puis un jeu pervers et intriguant. Il devient son confident, elle le veut Amant, elle décide de le rencontrer. Il accepte, mais à ses conditions : « A chaque rencontre, elle porterait un bandeau. Il ne parlerait pas. Elle pourrait se servir de ses autres sens, sans jamais ôter le bandeau. »

Bandeau Alors commence le lent ballet des rendez-vous masqués, dirigés par l’Amant et racontés par l’héroïne qui s’y prête avec passion et dévotion. Avec elle, nous voilà les yeux bien bandés et emportés dans un tourbillon de fantasmes, de sensations, de délires auxquels on ne peut que s’abandonner, portés par l’écriture rythmée, hypnotique et terriblement suggestive de Jean-François Mopin.

Comme elle, nous n’avons qu’une envie : connaître avec les yeux cet Amant qui la fait sombrer dans le coté obscur (mais aussi lumineux) du sexe, l’invite sans cesse à exprimer ses désirs, à ouvrir toutes les portes de son corps et à se dépasser. Mais il brouille les pistes, et on en redemande encore. Avec son art du mystère, l’Amant inconnu la mène sur les chemins des lectures de Sade, puis lui impose des jeux de plus en plus subtils et dangereux. La jeune femme se révèle vite une bonne élève obéissante et une amante experte, qui abuse de son art avec d’autres jeunes hommes pour toujours mieux satisfaire son maître. En la poussant dans ses retranchements les plus intimes, son obscénité et son goût démesuré pour le sexe ruissellent sur les pages…

Sous la plume efficace et sans retenue de l’auteur, « Le bandeau » est un beau roman d'initiation, maintenu par un suspens haletant sur l'identité de l'Amant, qui sera dévoilé avec brio dans les dernières pages. C’est aussi un très beau portrait de femme, qui décide d’infléchir son destin en s’offrant à l’Amour sans conditions, prête à toutes les folies et tous les extrêmes, pour se connaître mieux et prendre les chemins d’une liberté profonde et personnelle. Un livre envoûtant.

Jean – François Mopin, Le bandeau. Poche J’ai lu, Février  2008.

Article paru dans le Magazine des Livres de Mars 2008, en kiosque. Par Katrin Alexandre

Cruauté voluptueuse # Chronique 22

« La Vénus à la fourrure », écrit en 1870 par Sacher-Masoch est loin d’être un ouvrage de pure cruauté, comme on peut s’y attendre lorsque nous parlons de l’auteur qui donna son nom à « une perversion », « le masochisme » inventé par le psychiatre austro-hongrois  Krafft Ebbing dans son « Psychopathia sexualis » en 1886. Dès les premières pages, nous pénétrons dans un univers symboliste, embaumé de senteurs de fleurs pénétrantes, de vapeur argentée et nimbé de lumière lunaire.

Venus_fourrure La quête de Severin, le personnage principal, est d’abord esthétique et « sensualiste ». Dès son plus jeune âge, il éprouve de l’horreur pour tout ce qui est bas et vulgaire,  et réserve ses sentiments les plus hauts pour une femme idéale, « la déesse d’amour même », « couchée sur des roses, entourée d’amours ». Il voit « dans la sensualité quelque chose de sacré, voire la seule chose sacrée ; dans la femme et dans sa beauté, quelque chose de divin ». C’est une statue qui va éveiller son idéal et deux peintures qui vont fixer ses fantasmes, peintures que l’on retrouvent au début du roman, dans le rêve du narrateur, ami de Severin, qui produisent sur ce dernier un effet indicible : La Vénus au miroir de Le Titien et la reproduction d’une belle femme, « nue dans une sombre fourrure, étendue sur un sofa », dont la « main droite jouait avec une cravache, tandis que son pied nu reposait nonchalamment sur l’homme couché devant elle comme un esclave, comme un chien ».
Interrogé sur ces deux tableaux qui ont joué un rôle capital dans le vie de Severin, celui-ci  livre au narrateur la clé du mystère en lui  donnant un manuscrit : « Confessions d’un suprasensuel ».

Epris d’abord d’une statue en pierre de Vénus, « enveloppée d’une immense pelisse de fourrure, dans laquelle elle s’était enroulée comme une chatte frileuse », Severin voit la réalisation de son idéal en la personne de l’impérieuse Wanda von Dunajew -  incarnation d'Aurora Rûmelin qui deviendra la femme de Sacher-Masoch en 1873 - au visage de marbre, qui drape ses charmes dans une sombre fourrure de zibeline.

Il explique comment « rien ne peut exciter davantage que l’image d’une belle, voluptueuse et cruelle despote » - telles ces femmes frivoles comme Catherine II ou la Pompadour – car plus elle est cruelle et infidèle envers son amant, « plus elle le maltraite, plus elle se joue de lui d’une façon criminelle, moins elle lui témoigne de pitié, plus elle excite ses désirs, plus il l’aime, plus il la recherche ».  Il raconte aussi comment souffrir devient une espèce de jouissance quand « elle attache, fouette et me donne des coups de pieds » et comment la fourrure éveille ses fantaisies favorites en devenant « un symbole de la tyrannie et de la cruauté que cachent la femme et sa beauté. »

Il veut l’épouser et adorer servilement Wanda, toute vêtue de fourrure, qui hésitante, finit par céder à son fantasme et se prend à avoir « une diabolique curiosité » pour ce jeu qui éveille chez elle de dangereux instincts. Elle lui donne un an pour la conquérir et la convaincre qu’ils peuvent vivre ensemble. Entre mari et esclave, elle choisit le second. Alors, elle l’oblige à signer un contrat, aux termes duquel il s’engage par parole d’honneur et par serment, à être son esclave aussi longtemps qu’elle le voudra et à renoncer à ses droits d’amant. Une clause accessoire et secrète lui donne le droit de mort. « Tu n’es plus désormais mon bien-aimé, mais mon esclave, abandonné à la vie ou à la mort à mon bon plaisir. » De là, nous suivons le couple dans leur aventure phantasmatique jusqu’à Florence, où Severin devient Grégoire, le domestique de Wanda, et souffre en permanence de savoir si oui ou non sa maîtresse se prendra un autre amant (ce qu’il attend de manière ambivalente ardemment). Tout le récit nous tient en haleine jusqu’au dénouement final qui tourne autour de la décision cruelle que prendra Wanda : deviendra-t-elle sa femme ou choisira-t-elle finalement un autre homme pour le voir mourir d’amour?

S’il y a dans le roman quelques coups de fouets et de virulents soufflets, l’héroïne de Sacher-Masoch est loin d’être sadique. Wanda est l’incarnation de la femme mythologique, « diaboliquement charmante », olympienne et païenne ; une de ces divinité chtonienne à l’image de Diane la chasseresse ou de l’Amazone, qui changerait son adorateur en bête. L’auteur critique à travers elle les « petites femmes hystériques » modernes, toujours déçues dans leur bonheur chrétien ; il revendique le retour au paganisme, à « cet amour des temps héroïques », quand « les dieux et les déesses s’aimaient ». Dans ce monde, la cruauté est un élément naturel de la volupté et de l’amour pur.

La vraie source du « masochisme » ne serait-il donc pas une sorte d’idolâtrie antique, basée sur le culte de la grande Nature, où la femme occupait un place à part entière et était vénérée comme l'incarnation d'une déesse ? Severin couché comme un esclave, aux pieds de sa maîtresse n’est-il pas aussi l’image du Chevalier à genoux auprès de sa Gente Dame qui pour en arriver là  à du subir mille épreuves et souffrances ?

Il n’en reste pas moins que « La Vénus à la fourrure » est la première oeuvre marquante qui s'attache à décrire l’amour extrême d’un homme pour une femme, dans un esclavage consenti, où la douleur et la soumission augmentent l’excitation et la plaisir. « L’attraction du cœur » s’y mue « en sujétion physique lente et complète », jusqu’à « la démence », « l’abîme sans fond » et la dépossession de soi. C’est en somme une véritable déclaration à la femme aimée. Si dans cet amour, les choix pour la femme sont minces (être le tyran ou l’esclave), il n’est reste pas moins que l’auteur laisse une issue à la femme qui ne pourra devenir la compagne de l’homme « que lorsqu'elle sera son égale en droits, son égale aussi par son éducation et par son travail ».

Cette réédition de l’œuvre est bien salutaire. Souhaitons qu’on la lise, débarrassée de son arsenal psychanalytique et qu’elle rejoigne les bibliothèque des amants,  qui ne sont pas forcément des fervents du sado-masochisme moderne.

La Vénus à la fourrure,  de SACHER-MASOCH
Editions Le Cercle, collection Le Cercle Poche, Mars 2008

Par Katrin Alexandre - Cet article est paru en kiosque dans le Magazine des Livres de Mai 2008

Cette mystérieuse alchimie du désir # Chronique 21

C’est un plaisir délicieux que de retrouver la plume de Cecilia Dutter, qui nous avait enchantés l’année dernière dans ses "Echappées belles" sous le pseudonyme de Blanche Clervoy. Cette fois-ci, elle nous soustrait de notre grisaille existentielle avec « La dame de ses pensées » par une savante correspondance entre un homme mûr marié et une femme, de vingt ans sa cadette, psychologue, elle aussi mariée et mère de famille.

Dutter_2 Ce repas entre amis n’aurait pu qu’être banal si Edouard n’avait succombé au charme d’Alice. D’une écriture un peu désuète, il lui écrit son trouble ; puis malgré des missives de refus laconique et abrupt d’Alice,  il lui offre une relation épistolaire et clandestine, hors de la censure et des conventions. La résistance de l’héroïne, qui qualifie « la graphomanie » d’Edouard de « syndrome érotomaniaque », ne fait qu’exacerber les fantasmagories et les élucubrations oniriques de l’amoureux fou.

Nous voilà alors pris dans une joute épistolaire, fort bien menée et qui ne nous fera pas lâcher le livre avant la dernière page. Alice, qui n’est pas si insensible aux lettres de cet homme inconnu, le met au défi d’améliorer « ses arabesques stylistiques » et de se débarrasser des fioritures qui le condamnent à rester à la surface. Car Edouard est un homme pressé : dans ses scénarios érotiques et son écriture masturbatoire, il enjolive, il romance, puis il se dépêche de « conclure l’affaire », il ne développe pas les préambules. « Quelques grammes de lyrisme » ne suffisent pas à convaincre.

C’est un joli cours d’écriture érotique qu’elle livre alors, auquel se prête Edouard avec dévouement. « Avant que le corps n’exulte, c’est l’âme qui doit vibrer ». Il faut exploiter « la richesse de la langue française qui permet mille et unes finesses » et imaginer « des enluminures pour exprimer les sentiments profonds ». Mais attention, l’univers féminin est riche et différent, « il ne s’ouvrira pas si vous brûler les étapes »; ne croyons pas cependant que l’imaginaire féminin soit chaste, il est « d’une crudité déconcertante ». En chaque femme sommeille « une petite garce ».

Alors, Edouard se plie aux consignes et emmène Alice, à travers ses lettres qui sont un véritable écran portatif de son petit  cinéma fantasmatique intérieur,  à Bruges, Ostende, en Corse, à Marbella, à l’hôtel Georges V à Paris, Aix les Bains… Les mots cheminent et s’insinuent en Alice : si elle reconnaît l’irrésistible attrait de la correspondance, en deviendra-t-elle captive, acceptera-t-elle de débrider ses fantasmes, la femme lubrique se révélera-t-elle à ces lectures ?

« La Dame de ses pensées » est une belle hymne à la « bouleversante féminité » et « la part solaire »  de la femme qui peut enseigner « la voie de l’élégance ». Cécilia Dutter nous offre sur les pages un agapè de sensations salvatrices et nous montre le pouvoir ensorcelant que nous pouvons tous exercer avec un peu d’encre et beaucoup d’audace, quand notre plume devient libertine et se déleste de ses artifices. Car dans la caresse des mots, la vie palpite et irrigue de nouvelles forces, des sensations oubliées. L’auteure aurait-elle eu le dessein de nous donner envie de poursuivre, après la lecture, l’expérience épistolaire ? On ne sait, mais on trouve que  cette correspondance sensuelle et insolente devient, en filigrane, un bon petit manuel pratique à l’usage des amants qui veulent se faire l’amour avec les mots. Alors savourez bien le breuvage et à vos plumes !

Cécilia Dutter, La dame de ses pensées. Ramsay, Collection Papillons de nuit.
Paris, 2008

Par Katrin Alexandre pour le Magazine des Livres de Mai 2008 en kiosque.

Petites curiosités précieuses # Chronique 20

Voilà deux curiosas très rares, selon Jean-Jacques Pauvert, jamais rééditées depuis leur publication dans les années 1948/50, qui devraient réjouir les amateurs du genre.  Un texte « La couleur des draps »  de Jean Cau, secrétaire de Jean Genet et de Jean-Paul Sartre, caché sous le pseudonyme de Jeanne d’Asturie et « Carnet d’une invertie », de Nicole Autrain. L’association de ses nouvelles érotiques clandestines dans le même ouvrage surprend, tant le ton et le style diffèrent.

Draps Le premier semble inoffensif d’un premier abord. La narratrice est une jeune fille de vingt-trois ans qui raconte sa vie toute simple dans son carnet et décide de le publier. « Elle a de la peau, des os et de la chair ». Elle aime Robert, un homme pas très sentimental, qui  n’aime pas les œillades langoureuses  et qui parle comme un Jean Gabin. Elle se lave, s’habille, se promène nue devant lui, elle fait l’amour n’importe quand , à n’importe qu’elle heure. Elle a des états d’âmes. Elle se pose des questions de tous les jours qu’elle partage avec son homme: Est-ce que le bâton gêne pour marcher ? Comment reconnaît-on un homme qui aime sa femme ? Comment sera ma vie quand je ne ferais plus l’amour ? La jeune femme déroule ses pensées, elle ne raconte que ce qui intéresse son amour pour Robert, même si à travers lui c’est le monde des hommes qu’elle observe. Car oui, elle le trompe parfois, et elle l’aime mieux après. Mon oreiller est un confessionnel, je les interroge, les confesse. Ils se livrent, se défendent, se trahissent. J’écoute et je n’oublie pas. Elle bavarde, on l’écoute, on est charmé par cette écriture qui cisèle les sentiments, qui étincelle crûment parfois au détour d’une page comme un petit diamant. Entre naïveté et désillusion, elle nous fait sentir qu’il n’y a qu’une chose dans la vie : le bâton des hommes, qui joue au bilboquet avec les femmes, mais surtout qu’une seule chose apprend une femme à vivre : c’est l’amour.

Changement de décor avec l’invertie. Dès la première page, nous voilà flanqué d’une gifle par Florence, une superbe lesbienne qui vit  sa passion comme un raffinement supérieur. Elle a un amour quasi linguistique pour les lèvres (du bas) de ses amantes à tel point qu’elle use d’un appareil ingénieux nommé « prolonge-langue ». Mais ce qui l’intéresse le plus, ce sont les brutalités qu’elle fait subir à ses maîtresses. Elle jette donc son dévolu, aidée de sa rabatteuse, Paula l’hommase, sur Marie-Christine, un bel ange aux beautés assez évaporées, qu’elle viole à l’aide d’un godemichet. Bien sûr, la tendre victime, troublée par l’aventure s’abandonne à ses mains. Leur histoire est idyllique, mais Florence a bien d’autres tentations et idées en tête… Sur un rythme frénétique, le lecteur voyeur se mêle aux joutes amoureuses, aux gamahuchages, gougnottages, agaceries digitales, onanismes simultanés, mise en plis et coiffures de toisons, puis dans un mouvement crescendo assiste à des visions apocalyptiques de rondes de tribades jouant du godemichet, du coude, de l’inceste, du fouet, d’immondices et salivant jusqu’au sang les meurtres à venir. Cette fable de sexe, d’amour et de mort qui  révèle les extrêmes où nous pousse la sensualité et notre désir de fondre en l’autre, finit sur une belle et surprenante métaphore. A découvrir.

Cet article est paru en Kiosque pour Le Magazine des Livres de Mars 2008 - Copyright Katrin Alexandre

Bénissons la pipe! # Chronique 19

Sujet mille fois commenté, il fallait trouver un angle d’accroche original pour parler de la fellation. « La fellation comme idéal dans les rapports amoureux » semble donc un programme alléchant, à « déguster sans modération », proposé par le cinéphile et érotomane Gerard Lenne. En ouvrant le livre, on espère que le propos sortira des sentiers mille fois rabattus du guide de la pipe, à l’adresse de la gente féminine.

En effet, en s’appuyant sur quelques références littéraires et sa grande culture cinématographique, l’auteur montre que cette pratique sexuelle s’est banalisée, popularisée par le cinéma dès la révolution sexuelle des années 70. Nous avons alors de savoureux passages sur l’évolution de la fellation à l’écran: de la sortie du champs par le bas (subterfuge du cinéaste pour suggérer une pipe alors que la femme se glisse vers le bas du corps de son amant, jusqu’à disparaître) jusqu’à celle de Kerry Fox dans Intimité de Patrice Chereau, en passant par les fellatrices légendaires.

Fellation Mais il constate que la fellation soulève encore de nos jours de nombreuses réticences et qu’elle est encore sous le joug d’une répression morale, religieuse, puritaine, féministe. Puis nous en venons au cœur du « blocage » : « L’envie de sucer ne fait pas l’unanimité dans la population féminine » ; « Le fait est qu’elle constitue le plaisir suprême pour l’homme, mais pas pour la femme ». D’où découle quelques remarques intéressantes : on est fellatrice par stratégie (pour des raisons contraceptives et préserver la virginité) ou par utilité (pour préparer le coït), conclusion la fellation n’est qu’une pratique sexuelle secondaire ou « un amusement collatéral ». Or, la fellation est « le nec plus ultra du plaisir sexuel », et parce qu’elle l’est, l’auteur, passionné de son sujet, la défend et veut la « réhabiliter comme acte d’amour à part entière », « une fin en soi » et « un plaisir partagé ».

Son propos s’adresse alors bien aux femmes, aux hésitantes, aux mal informées ou aux fellatrices maladroites. Il veut absolument nous convaincre à travers moult conseils et un petit téléguidage pratique, des bienfaits que procurent la fellation, surtout pour l’homme. Dommage que le livre se termine sur le sentiment que les femmes (ou en tout cas certaines) ne sont pas vouées à sa cause et sont de piètres fellatrices. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de cet ouvrage qui a suscité selon l’auteur « un succès convivial » à sa première édition en générant moults réactions; on espère qu’avec cette seconde édition de La Musardine, de nombreuses autres lectrices feront de cette caresse interdite, une véritable transgression et une audace sulfureuse, avec amour, car dixit l’auteur « une femme amoureuse est la meilleure des suceuses ».

De la fellation comme idéal dans le rapport amoureux
Gérard Lenne, Réédition de La musardine, Collection l’Attrape-corps. Janvier 2008

Cet article est paru en Kiosque dans le Magazine des Livres de Mars 2008 - Copyright Katrin Alexandre

La complainte du mal-aimé # Chronique 18

« Vivons, ma Lesbie, aimons nous… ».

Nous pouvons tous nous reconnaître, amoureux transis, dans les aléas de la passion que Catulle décrit dans ses « Poèmes à Lesbie » : le choc du premier amour, la folie des baisers, les impatiences, les jalousies terribles, les ruptures et réconciliations.

Nous pouvons remercier Catulle lorsque nous écrivons une lettre d’amour car il fut brillamment l’un des premiers interprète du lyrisme amoureux, quelques cinquante ans avant J.C. En se faisant le chantre de l’amour malheureux, il devient le précurseur de l’élégie latine. « En proie à mille fièvres », le poète exprime une plainte douloureuse aussi mélancolique que romantique. En prenant comme matière première de sa poésie sa vie, ses sentiments et ses tourments, il est l’un des premiers à mettre à nu son intimité, et à donner une dimension psychologique à l’amour.

Catulle Honorons aussi Lesbie, cette « lionne aux gorges de Lybie », célèbre par sa beauté et ses mœurs libertines, mariée mais infidèle, cette « catin sans foi » qui fit de lui un jouet et ravit tous ses sens, durant environ quatre ans. Sans elle, les femmes seraient restées éternelles mineures et sans âme. Car paradoxalement, malgré tous les maux que Lesbie lui fait subir, en écrivant son amour pour elle, Catulle est l’un des premiers poètes latins à accorder une âme à cet étrange objet du désir qu’on appelle une femme, en invoquant à travers elle l’amour éternel.

Pour la première fois dans l’Histoire, l’homme romain n’est plus un  « paterfamilias », ce chef de famille qui commande à sa femme. La passion pour une femme n’est plus dégradante, ridicule, indigne d'un homme libre et d'un citoyen romain. Il se laisse dominer par ses sentiments ; la femme devient une muse charnelle et sa jalousie terrible explose contre ces « galants de rue », ces « amants indignes », « ces gueux dans tes bras ». Bien malgré lui, il devient l’esclave amoureux, « servus » d’une femme, « domina ».

Mais si Catulle se complait dans le rôle du mal aimé, il n’en est pas moins un oisif cultivé, amateur de beaux éphèbes et « chastes adolescents », tel Juventius aux « doux yeux de miel », et de courtisanes comme Ipsitilla à qui il promet « neuf assauts de suite et pour un long plaisir ». Il aime avec ses mots « faire tâter de sa virilité ». Il saupoudre sa poésie de plaisanteries et d’allusions salaces à la gloire de « l’ obscène Priape ». Il clame tout haut que les vers n’ont pas besoin de décences : « il leur faut pour avoir du charme et du piquant, la langueur, l’abandon , le pouvoir provocant  d’exciter le prurit des passions ardentes ».

Dans ses « Poèmes à Lesbie et autres poèmes d’amour », on découvre un poète latin aux talents poétiques extrêmement variés. Romantique avant l’heure – tel un Musset ou un Chenier, tragique - comme un Racine,  érotique - précurseur de Martial et Ovide et dont le poème célèbre des « cents baisers, et puis mille, et puis cent » inspirera sans nul doute Ronsard et Louise Labbe. En étant le sujet de son œuvre, Catulle est novateur pour son temps. En faisant du poème l’un des tout premier discours amoureux, il trace en poésie le chemin d’un éducation sentimentale sur lequel nous pouvons tous nous retrouver. Car même s’il déclare à Lesbie que « Dans le mal tout entier, il me faudra t’aimer », et qu’il lui sera donc difficile de triompher de sa passion, nous ne pouvons qu’aimer l’œuvre de ce jeune Catulle (tout juste âgé de vingt ans) devenu homme accomplit grâce à la poésie et à  l’amour.

Catulle, « Poèmes à Lesbie et autres poèmes d’amour ». Mille et une nuits, Octobre 2007

Cet article est paru en kiosque, dans le Magazine des Livres de Janvier 2008, par Katrin Alexandre - 2008 Copyright

Péchés de Compostelle # Chronique 17

C’est l’été, sea, sex and sun !

Mais si vous pensez que la drague sur les plages est devenue d’une banalité affligeante, il est peut-être temps de changer radicalement de proie et de terrain de chasse. Etienne Liebig, héros malgré lui de son odyssée livresque et désopilante « Comment draguer la catholique sur le chemin de Compostelle », nous engage corps et âme sur un chemin de pèlerinage (pas très catholique) de Vezelay à Compostelle, loin des sentiers battus et rabattus.

Draguer_la_catholique Muni de sa besace et de son pantalon à grosse côte, Etienne  prend la pari de « combattre l’esprit sans la chair » au cœur de ce pèlerinage qui « perpétue l’archaïsme de la pensée et de la soumission ». Son projet : étudier dans le menu détail la catho de gauche, la catho bourgeoise, ou intégriste ou gentille et « divulguer ses observations avec un maximum de rigueur scientifique ». Son luxe  et son défi : jouir « avec celles qui sont le faire de lance de la propagande » et « des oppressions sexuelles et religieuses ».

Le voilà donc tout frais, vaillant et hardi à Vezelay, car on y trouve « les catholiques les plus ferventes ». Sa tactique est bien rodée : approcher un groupe de pèlerins et vivre au rythme de cette communauté en marche. Il jette son dévolu sur un groupe de deux hommes et trois femmes – la blonde aux formes généreuses à la Botero, la femme mariée bourgeoise, la grand fille plate brune  - avec lesquelles il compte bien festoyer les unes après les autres, même si elles semblent des forteresses imprenables.

Le décor planté, il ne vous reste plus qu’à attendre avec ferveur « la scène croustillante pour laquelle vous avez acheter ce livre ». Entre temps, vous aurez tout loisir de rêver, Messieurs, aux pénitentes perverses qui se caressent longuement sous un christ en buis et Mesdames à vos fantasmes de perdition, d’abdication totale au Principe Supérieur, et de rédemption.

Grâce à un scénario judicieusement ficelé et haletant, notre pèlerin lubrique excite avec brio notre imagination en nous faisant passer par de longues marches dans le désert et ô miracle en nous donnant à voir par la fenêtre du confessionnal des scènes torrides à haute tension spirituelle ! Scènes de recueillement, d’apparitions et d’adorations très érotiques sous un Dies Irae ponctuent ce récit à l’humour décapant, avec en prime de nombreuses réflexions érudites et sociologiques sur ce lieu culte de pèlerinage de la Chrétienté. Rien de tel que ce livre pour mettre votre foi à l’épreuve, au risque de se damner ! A mettre dans votre valise, pour jouir sans modération !

Comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle de Etienne Liebig. 2007, La Musardine

Cet article est paru sur le Magazine des Livres Juillet/Aout 2007 - Copyright Katrin Alexandre

L'enfer de Sodome # Chronique 16

« La clameur de Sodome et Gomorrhe est venue jusqu’à moi ! » s’écrie Yavhé dans la Génèse, et elle continue à venir jusqu’à nous, cette clameur qui malgré les siècles n’a toujours pas échappé à la vindicte publique et à moults jugements la considérant comme une perversion.

Sodomia_2Mais si l’on considère d’une part le traité « De Sodomia » écrit par le Père Louis Marie Sinistrari (1632-1701) prédicateur et inquisiteur de l’ordre  des Franciscains, extrait de son grand œuvre de « De Delictis et poenis » (1754) où toute sa fureur se déchaîne contre cette «abominable dépravation », ce « vice si infâme», «ce crime abominable entre tous», et d’autre part les pratiques et le traitement de la sexualité anale dans la littérature, le cinéma, et l’art d’aujourd’hui, nous pouvons nous apercevoir du pas de géant qui a été fait.

Le psychanalyste Roger Dadoun, en se penchant sur ce texte original exhumé de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale de France par les éditions Manucius et que l’on peut lire intégralement dans le livre, offre un éclairage érudit sur « l’ombre pestilencielle de Satan », - les origines du « satan-anus » (la satanale) - qui se projette sur la conception sodomale et infernale de Sinistrari, tout en développant  par ailleurs avec brio ses « utopies sodomitiques ».

On peut se demander en effet, pourquoi il existe tant de haine exercée contre « ce minuscule et très humble anneau qu’est le sphincter anal, niché en un point quasi inaccessible du corps ? ». La doctrine de Sinistrari en est la représentation parfaite. Son objectif est simple : à l’usage des confesseurs, sa doctrine doit leur permettre, en définissant la nature exacte du délit de sodomie, de connaître « ce crime », d’en apporter la preuve (par des témoignages, osculation du corps par des accoucheuses, aveux par la torture)  et de proposer un tableau des peines appropriées pour régler son jugement (flagellation, supplice des fourches, supplice du feu, bûcher et pendaison).

Notre apprenons donc que la sodomie est « le coït dans le vase postérieur », avec nécessité de l’introduction du membre dans l’anus et la sémination. Notre étonnement est grand quand nous lisons que « le crime sodomitique a été apporté au monde par les femmes » et « qu’une véritable sodomie se commet entre femmes ». « Or comment une femme peut-elle s’accoupler avec une autre femme, en sorte que se frottant ainsi l’une contre l’autre on puisse dire qu’elles exercent la sodomie ? » Alors Sinistrari développe dans le menu détail  les pratiques de ces « fricatrices ou tribades » qui utilisent pour le coït les godemichés et surtout sa condamnation totale de cette« douceur d’amour » ou « taon de venus » qu’est le clitoris, qui chez certaines femmes par son aspect démesuré (« grand comme le doigt median de la main ») devient une mentule virile permettant la sodomie avec sémination !

Il n’en reste pas moins, que malgré cette condamnation dictatoriale, misogyne et extrême du plaisir féminin, « le nœud » du problème reste l’anus. Alors, Roger Dadoun l’explore méthodiquement en se basant sur sa thèse du « satan-anus » hanté par le Vade Retro Satanas - « Va-t-en, arrière de moi, Satan » et la prédication violente luthérienne. La lecture est jubilatoire quand dans ses « utopies », il entrecroise « la diagonale de l’anal » rose et noire, qui n’est autre que la lutte intestine d’Eros et Thanatos. Nous rencontrons alors, versant noir, le« celeste anus immense » de Lautréamont,  l’Enfer de Jérôme Bosch plein d’anus percés, la contre-utopie d’un Marquis de Sade, les hordes nazies faisant d’Auschwitz «l’anus du monde», l’empereur sodomite Heliogobale, l’Anus solaire de Bataille ; versant rose – l’anus adoré de Rimbaud, les exquis sonnets du fouteur Arétin dont Sinistrari dû certainement subir les coups de flèches, la grande utopie du « Nouveau monde amoureux » de Charles Fourrier.

Avec ses « Utopies sodomitiques », en resituant l’anal dans l’héritage spirituel des écrivains et des peintres, Roger Dadoun nous invite a avoir plus de considération pour cette partie anatomique qui fait partie intégrante de notre constitution libidinale et psychique, et surtout, loin de Sinistrari, il utopise une humanité plurielle reconnaissant toutes les passions et les penchants amoureux. Finalement, cet essai – dixit une note de l’auteur concernant le Canard enchaîné qui évoque la Rrose Sélavy de Robert Desnos  – se penche sur « l’insoluble mystère du rapport entre « Le trou du culte et le culte du trou », et c’est vraiment brillant !

Roger Dadoun / R.-P Sinistrari d'Ameno « Utopies Sodomitiques (Diagonales de l'anal) / De Sodomia (Exposé d'une doctrine nouvelle sur la sodomie des femmes, distinguée du tribadisme) ». Editions Manucius, Nov 2007

Cet article est paru dans le Le Magazine des Livres , en kiosque en Janvier 2008 - Copyright Katrin Alexandre

Cet amour-là # Chronique 15

Pour Marina Tsvétaïéva dont l’âme, la vie et les écrits pourraient s’inscrire dans la constellation céleste des poètes martyrs russes, seul comptait la quête absolue, conquérante, indomptable de  la flamme de l’amour. Toute sa vie brûla de passions obsessionnelles et d’amours épistolaires qu’elle écrit avec sa voix sauvage et passionnée.

Marina_tsvetaieva L’amour entre femmes ne lui fut pas étranger, en vivant une courte et violente passion avec la poétesse russe  Sophia Parnok, puis une aventure platonique avec l’actrice Sophie Holliday. Mais c’est à la femme de lettre américaine Natalie Clifford Barney, ouvertement lesbienne et qui brilla dans le Tout Paris des années 30, qu’elle s’adresse dans sa « Lettre à l’amazone, mon frère féminin », en réponse aux "Pensées d'une Amazone" (1918) où l’insatiable  et conquérante séductrice (gratifiée de ce surnom d’ « Amazone » par l’élégant Remy de Gourmont, qui succomba à ses charmes hypnotiques) clame sa quête de beauté, de sensualité et de liberté sans entraves morales, dans ses amours saphiques.

A celle-ci qui n’éprouvait aucun besoin de maternité, Marina Tsvétaïéva lui demande simplement de l’écouter. « C’est une blessure droit au cœur que je vous porte, au cœur de Votre cause, de Votre croyance, de Votre corps, de Votre cœur ». Elle lui fait part de cette lacune immense dans son Livre: l’Enfant.

Cette lettre qu’elle écrit à Natalie C. Barney, dont elle se sent « proche comme tout être unique, et surtout comme tout être unique féminin » se déroule comme un conte d’amour, de vie et de mort, dédié à celle qui rencontre « une autre moi, une elle », « celles qui ont l’air le plus âme », à ces amantes éternelles qui n’ont que le présent de leur amour, et pas d’avenir. Car si deux femmes qui s’aiment forment un couple « d’entité parfaite », cette entité est « trop entière », cette « unité trop une ». « Le seul point faillible, le seul point attaquable, la seule brèche », c’est le besoin de l’enfant.

Alors dans le conte, il y a la jeune fille et l’aînée : il y a celle qui craint l’homme, allant vers la femme et voulant l’enfant, qui préfèrera quitter l’Aînée et aller vers l’Ennemi (l’homme), préférant l’enfant à l’amour ; il y a celle – « l’éternelle inféconde », « la race maudite » - qui dans la splendeur de sa maturité et sa vieillesse, « pure par orgueil », mourra seule et ne renoncera jamais à « la splendide noirceur, à la noire et ronde brûlure du feu de joie d’antan ».

Sans jamais mettre d’étiquettes en parlant de saphisme, de tribadisme ou d’homosexualité féminine, Marina fait de « cet amour-là » un amour universel. Cette lettre est un long poème superbe et poignant, où comme dans tous ses écrits, la poétesse rend inséparable l’écriture de sa vie. Car qui mieux que Marina Tsvétaïéva peut parler de la blessure de l’enfant, elle qui perdit sa fille Irina en 1920, morte de malnutrition ? Qui peut mieux qu’elle épouser la Cause de Natalie C. Barney, elle qui puisa toute sa force poétique dans l’adversité et voulut pour l’amour prendre tous les risques jusqu’à  faire ses épousailles avec l’impossible ?

Devant le sortilège de cette œuvre incandescente, jetée dans la tourmente de l'histoire, on ne peut qu’abdiquer à sa volonté forcenée de faire de l’Amour, entre exaltation et ascèse, un état de haute tension poétique. On ne peut rester qu’émerveiller, comme le dira Boris Pasternak de ses écrits, de « ce puits de force et de pureté ».

Marina Tsvétaieva, « Mon frère Féminin – Lettre à l’Amazone ». Le Petit Mercure, Mercure de France. Oct 2007

Cet article a été publié dans le Le Magazine des Livres en kiosque en Janvier 2008 - Par Katrin Alexandre Copyright

Lectures, onguents et voluptés # Chronique 14

Ce beau coffret de « Nouvelles érotiques » composé de quatre textes inédits proposés par les Editions de l’atelier In8 est d’abord un délice pour les yeux et pour le toucher. On ouvre les quatre livrets aux pages satinées comme on ouvre un écrin ou le cœur d’une pivoine pourpre, excité par le mystère qu’ils comportent.

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C’est délibérément que j’ai choisi de tirer au hasard, les yeux fermés, chaque livret, comme pour m’abandonner totalement aux mains de leurs auteurs. Mes doigts caressent le premier, celui de Claude Chambard, « La rencontre dans l’escalier ». Le hasard fait bien les choses, car dès les premières pages, je me sens comme Hortense, l’après-midi, calée dans « un fauteuil moelleux », dans un grenier entourée de milliers de livres, de tous formats et de toute nature, refuge hors du temps et de l’ennui où elle lit durant des heures. Elle est en haut, tandis que son amour, Clément est en bas, à l’étage, traducteur forcené, qui à force de se noyer dans l’écriture des autres (« des hommes invisibles, lointains ou morts ») en oublie ses propres désirs, se décharne et met en péril son couple. Entre eux, un escalier, comme un fil tenu que tout sépare et tout relie. Un fil tissant les voix de l’un et de l’autre qui se cherchent et s’interrogent sur leur amour. Un lieu où la nuit, une sorte de succube invisible et insatiable veille et se délecte de montrer à Clément le vrai visage de ses pulsions et ses obsessions, allant jusqu’à faire basculer sa vie « dans l’effroi et l’inconséquence ».

Telle Hortense, je rêve. « Je lis, je vis ». Elle lit des livres érotiques chinois. Des histoires où « la flûte » s’invite « dans la petite maison », distillant  de doux « parfums de miel et de jasmin, de lotus, de roses et de prunes ». Elle pourrait aussi lire, en plus de sa propre histoire, les trois autres livres que j’ai dans la main, lovée dans son fauteuil, dans la lumière du grenier, à oublier le temps.

Tous ont en commun l’amour de la langue faite chair et les « bruissements d’étoffes, de peaux, de douceurs ». Toutes leurs héroïnes sont des sentinelles et des initiatrices pour l’homme. Toutes, dans leur singularité, sont le flambeau du verbe. Hortense, avec sa sensualité étourdissante de liseuse, ouvre le chemin à la fascinante Olivia qui roule des mots occitans, en donnant « sa coda » au « chibre » de son amant. Il y a aussi la délicieuse et inquiétante Séraphine qui avec son maître joue du créole, pour rendre plus riche encore l’expression de leurs voluptés. Et puis voilà, celle qui raconte Lord et Sucia, qu’elle travaillent au corps et à l’âme en les mettant dans un bain intarissable de mots et d’obscénités. Toutes n’ont qu’une seule raison d’exister : jouir dans toutes les nuances de la langue.

Telle Hortense, je me laisse prendre par ces livres, ces pages, ces phrases. « J’ai la peau moite et quelques gouttes de sueur coulent sur mon ventre vers ma pivoine blonde . J’ai chaud et j’ai la chair de poule ». Olivia se tient là, dans les pages plus drues de Gérard de Loiès dans « Lettre à sa complice ». Elle revient hanter le narrateur, Pierrot, quinze ans après lui avoir tendu un guet-apens érotique des plus torrides, dans la cabine d’essayage de sa boutique, en plein été. Alors il lui écrit pour lui dire qu’il n’a jamais oublié. « Que reste-t-il de cette nuit ? J’aurai pu être ton homme, ton amant, ton esclave ». Esclave, il l’a été dès le premier regard, lorsque docile, il a laissé Olivia orchestrer de main de maitresse-reine leurs premiers ébats avec deux autre filles dans la fameuse cabine d’essayage. Mais la vraie rencontre se fait ailleurs, sur les bords de la Garonne, quand elle lui apparaît dans sa robe à fleurs, « tes jambes dans la lumière crue de l’été », puis lorsqu’elle lui donne son « corps frissonnant dans l’herbe ». Hortense et moi, nous nous laissons enrouler dans la chaleur tropicale sensuelle qui pénètre le corps du texte, nous savons combien « le vent chaud redoublait de brutalité, les peupliers chantaient des louanges ». Elle attend, elle lit, elle vit ;  je rêve comme Pierrot à une nuit d’amour et d’éclairs…

Hortense encore : « Je ferme les yeux. Je lis les yeux fermés. Je m’enroule dans ma lecture et dans mon désir ». Voilà les pages bruissantes et exotiques de « Séraphine la kimboiseuse » de Jacques Abeille. Séraphine l’antillaise vient  avec « tous les riches parfums du monde qui l’avaient vue naître, goyave et poivre, mangue et piment ». Alors qu’elle doit subir une flagellation (décrite avec une poignante insolence) pour un menu délit, elle est affranchie par le narrateur, un maître de plantation qui décidé d’abolir les châtiments corporels. Envoûté par l’aura et la beauté de la belle métisse rebelle et vindicative, le maître décide de l’héberger chez lui, en décidant qu’il ne cédera sous aucun prétexte à ses provocations sensuelles. Mais ce n’est sans compter sur les pouvoirs occultes et magiques de la belle « kimboiseuse » (« sorcière ») qui décide de s’abandonner à son sauveur, en lui prodiguant des soins « d’une suffocante douceur ». Son indécence naturelle, indifférente aux convenances et à la pudeur ébranle « les nerfs par tous le corps ». Malgré lui, le maître, sous le charme, voit la machine de son corps se dérégler. Pris d’une fièvre étrange, succombera-t-il aux « offrandes obscènes » de Séraphine et à « la senteur fauve, profonde, généreuse et vivace de son corps » ? Connaîtra-t-il les joies brûlantes de l’esclavage ? Sachez que cette lecture offre une cure de jouvence au désir érotique. Le soin, l’onguent des mots étreint et masse la lectrice que je suis presque aussi intensément que pourrait le faire mon amant.

Alors je me dis qu’il y a des lectures comme des voluptés de l’amour. Telle Hortense, dans son grenier, je me dis que la lecture  a aussi le pouvoir de soulager et redonner « des forces, puis des joies, du plaisir, du vrai plaisir, de la jouissance ». Le temps se distend, l’espace disparaît ; chaque page nous pousse à la fois au-dedans et au large de nous même, comme deux corps, qui plongés l’un dans l’autre, ne voient plus rien du monde qui les entoure et en même temps deviennent le cosmos même, étoiles et firmament.

C’est dans ce temps-là, « dans un temps convulsif et un espace démesuré, à la fois ouvert sans limites et très étroitement clos » que nous emmène Alina Reyes dans sa nouvelle inédite « Notre femme ». Sa langue d’emblée nous enfourche violemment l’oeil. Pantelants, elle nous met devant un miroir et nous commande de jouir les yeux ouverts, sans quitter des yeux notre reflet. Il y a Lord, avec qui la narratrice vit à la Villa Lucia, dans une station balnéaire déserte. Il est son homme, il est sa femme. Sa « bouche de méduses » aspire tout et enveloppe tout ; avec ses mots, elle le ventouse, elle ne le quitte pas des yeux, elle en fait son jouet. Elle le baigne de sa langue et de ses obscénités. Elle l’initie aux joies de la carotte et du godemiché vibrant. Elle se paie le luxe même de ramener à la maison – pour elle et pour lui - Sucia, une adolescente qu’elle rencontre à son cours de danse. Elle lui raconte ce qu’elle fait avec elle. Elle le « travaille » avec ses mots, avec Sucia, dans son corps et son âme. Jamais, avec Alina Reyes, la danse du désir ne cesse, même quand on croit qu’elle se termine. C’est un tourbillon qui ramène la vie du néant et de la mort, sa langue est une « jeu de marées insatiables, puissantes, bienheureuses », une ronde incessante et lancinante de mots pour jouir « sans jamais se lâcher des yeux, en se tenant par les yeux, en se transperçant par les yeux, en jouissant de nos yeux ».

Mon petit jeu de « l’aveugle » pour tirer au sort l’ordre de mes lectures m’a comblé mystérieusement, les yeux bien ouverts. J’aime que des livres  me métamorphosent en « liseuse », qu’aucun bruit de porte ne détourne et que seule une bougie consumée témoigne de la longue veille. J’aime que des livres m’enfouissent dans leur lit et m’invitent à un érotisme salvateur. J’aime quand par miracle, un brin de lumière se pose sur ma nuque – me rappelant les mains tendres de mon amant - alors qu’au même moment Hortense oublie le temps en lisant « La folle d’amour ». On oublie souvent de dire que la lecture est en elle-même est une affaire sensuelle, de corps, de désir. Tout, dans ce coffret de nouvelles érotiques, nous invite à faire de chaque lecture un moment propice à l’éveil de nos sens et à s’interroger sur « la chair » de la littérature.

Oui, comme nous commande Alina Reyes, sachons que « notre corps est un temple » et sachons que nous, lecteurs, nous pouvons « jouir de la chair et faire jouir la chair, nue comme venue au monde », nous pouvons jouir entièrement du Verbe ! Cette jouissance n’est pas forcément bruyante et haletante : elle est intime, silencieuse, elle nous isole le plus parfaitement des autres et paradoxalement nous relie à la communauté du monde, puisque potentiellement partagée par tous. Les auteurs de ce coffret érotique écrivent avec la langue de l’amour. L'érotique des mots répond au froissement des peaux, à l'urgence d'aimer. Vous ne pourrez  que lire ces nouvelles avec amour, simplement pour vous dire que vous êtes vivants et ressentir encore une fois l’intensité inouïe de la vie et du désir. Oui, je lis, je vis !

« Je me suis assise dans le fauteuil à oreilles, dans la lumière. J’ai ramassé la Folle d’amour. J’ai lu. J’ai lu. J’ai oublié le temps. Je lis ».

Article paru dans le Le Magazine des Livres en kiosque en Novembre 2007 - Par Katrin Alexandre Copyright

Nouvelles érotiques
Coffret érotique composé de quatre textes inédits

Notre femme, d’Alina reyes
Séraphine la Kimboiseuse, de Jacques Abeille
La rencontre dans l’escalier de Claude Chambard
Lettre à sa complice de Gérard de Loiès
Septembre 2007 aux Editions de l’atelier In8

Mots de coucheries et autres polissonneries # Chronique 13

Je n’ai pas pu résister à l’appel de la délicate couverture rose de ce « Nouveau lexique érotique » de Alfred Delvau (1825-1867) réédité par l’Archange Minotaure. C’est une véritable délectation de redécouvrir ce petit chef-d'oeuvre de « mots vilains », qui joint le plaisir des mots aux plaisirs de l’œil, avec les illustrations du dessinateur Otusé, inspirées des estampes érotiques japonaises (les « shunga »), très recherchées à l'époque.

C’est aussi un miracle que ce livre, tiré à trois cents exemplaires, ait survécu alors qu’il fut condamné à la destruction totale par le tribunal correctionnel de la Seine en juin 1865, qui la qualifia de l’ouvrage « le plus froidement immonde qui existe ». Gloire, donc, à Alfred Delvau, ce parisien touche à tout et bohème, infatigable chroniqueur du Paris noctambule, qui revendiqua la mission de sauver du naufrage ces « nombreux mots orphelins qui grouillent dans le ruisseau » et de cataloguer tous les mots pittoresques à la gloire des lupanars parisiens chers à Flaubert et à Maupassant.

En filigrane, ce dictionnaire est un véritable pamphlet contre la censure et l’invitation à un langage libéré des tabous. « Ce qui se parle doit s'écrire, et tout doit se parler - même devant jeunes filles. Les mots ne sont pas ordes, ce sont les pensées qui sont sales ». Il critique avec virulence tous ceux qui « ont frappé de proscription tous les mots virils de notre langue, toutes les expressions bien bâties, qui avaient jadis droit au respect général » au profit des mots propres, de la périphrase et du sous-entendu (colportés par quelques « ecrivassiers » et le mouvement des Précieuses). L’expression de l’amour « ce sentiment de création moderne », à force de masturbation intellectuelle, en a oublier les choses de la fouterie !

Alfred_delvau_dictionnaire

Je ne peux pas m’empêcher de penser que son discours sur la réhabilitation du langage érotique est d’une cuisante modernité : « Où sont nos couilles du temps jadis ? ».Les mots de l’argot érotique ne devraient-ils pas se confondre dans le dictionnaire officiel ? A notre époque, ne sommes-nous pas encore puribonds, et surtout encore si peu outillés en matière de « langue érotique »? Car si certains mots ont franchi les pages de notre Robert national, beaucoup d’efforts restent encore à faire.

Finalement, la prémonition de Alfred Delvau est réalisée : « ce recueil pornographique » fait figure, comme il le souhaitait, de « document pour l’histoire de la langue et celle des mœurs du XIX siècle »(c’est peut-être dommage qu’il en soit seulement ainsi). Mais n’empêche qu’il réjouira sans aucun doute « les gourmets aussi bien que les goinfres, les lettrés aussi bien que les simples curieux » et tous ceux qui sont en mal d’imagination dans les alcôves.

"Nouveau lexique illustré" par Otusé de Alfred Delvau. L'Archange Minotaure, 2007

Cet article est paru dans Le Magazine des Livres en kiosque en Septembre 2007 - Copyright Katrin Alexandre 2007/2008

La religion du plaisir # Chronique 12

Ma_reddition Entre-t-on en sodomie, comme on rentre en religion? Oui, quand on lit le témoignage de Toni Bentley dans « Ma reddition » que réédite La musardine, après sa publication en France qui fit grand bruit l’année dernière et celle qui s'est vendue à 120 000 exemplaires aux Etats-Unis.

Dans ce récit autobiographique, Toni Bentley, ancienne danseuse étoile du New York City Ballet de George Balanchine,  écrit une longue lettre d'amour à son A-man, qui lui révéla 298 fois l'extase mystique en la pénétrant religieusement par derrière. Alors, en un long monologue, elle se livre toute entière. Elle raconte son père, qui en lui écrasant une banane sur le visage l’humilie au point qu’elle n’aura plus qu’une quête : retrouver sa dignité perdue qui paradoxalement se résoudra par le désir « d’un acte volontaire de sanction disciplinaire » et « l’acte ultime d’humiliation : la pénétration anale ». Elle raconte la danse, ses dix ans de mariage, puis son émancipation à travers de multiples expériences sexuelles, ce « besoin de baise…et peut-être d’une gentille petite fessée pour soulager sa colère."

Puis voilà A-man, à qui elle offre « son tutu ». C’est toujours le même rituel : il lui téléphone avant d’arriver, elle prépare son cul, elle le lui offre puis il s’en va. Ce n’est qu’après qu’elle écrit. Elle décrit dans le menu détail ce rituel qui va devenir un rituel extatique à l’image de ceux que vivent les saintes et les adeptes d’expériences spirituelles, aux confins des limites du moi. "Lors de ce voyage initiatique, sa queue au fond de mes entrailles a été un miracle émotionnel et anatomique: l'impossible était advenu dans mon cul. Dieu avait à présent toute mon attention."

C’est donc toute la pratique sodomique qu’elle remet en question – non, ce n’est pas sale, vulgaire, irrespectueux, etc. C’est une manière comme une autre d’accéder à l’Amour, c’est une totale offrande d’amour. Malgré la limite de son contrat érotique – à découvrir - son récit ouvre avec ferveur la porte (secrète et profonde) d’un nouveau temple du plaisir (encore bien méconnu et ô combien controversé) où l’apprentissage ne peut qu’y être initiatique et la jouissance sauvage et divine.
Un livre à lire pour absoudre tous vos pêchés !

Ma Reddition: une confession érotique  de Toni Bentley
Editions LA MUSARDINE, Collection lectures amoureuses, 2007

Cet article est paru dans Le Magazine des Livres en kiosque en Septembre 2007, par Katrin Alexandre Copyright

Délires d'une femme amoureuse # Chronique 11

Constance_de_salmA l’origine, il y a une image obsédante : une femme voit son amant, qu’elle veut épouser, disparaître dans la calèche d’une autre femme, belle et coquette, au sortir de l’opéra. Que penser de cette scène pétrifiante, fulgurante ? Est-il en train de la trahir sous ses yeux ? Va-t-il lui donner un signe ?

L’héroïne de « Vingt-quatre heures d’une femme sensible » de l’auteure méconnue Constance de Salm (1767-1845), va donc tenter de calmer les émotions qui l’assaillent, en écrivant 44 missives très amoureuses – mais somme toute assez peu érotiques, ce qui n’enlève rien à notre propos - en vingt-quatre heures de fièvres et de désespoir.

En revisitant la tradition du roman épistolaire du XVIIIe siècle, sous la forme de la contrainte temporelle des vingt-quatre heures, Constance de Salm donne un rythme haletant au texte, où l’expression de l’amour passe par mille sentiments et mille excès, du doute à la rage, de la jalousie à la passion, de la résignation au pardon.

Mais loin de proposer une simple intrigue sentimentale, Constance de Salm va à l’encontre des convenances de l’époque, qui conditionnent encore la femme sous la coupe de l’homme et qui voient d’un mauvais œil ses femmes libres aux « bas-bleus » qui revendiquent le droit à la littérature. Claude Shopp, à qui on doit l’édition présente, lui donne dans sa postface un portrait élogieux : elle défendit ardemment la cause féminine et tint un brillant salon littéraire, où se côtoyèrent Alexandre Dumas, Paul-Louis Courrier, Stendhal et Houdon. En peignant « une foule de sensations que l’amant le plus tendre peut à peine comprendre » et qui « lui semblent une sorte de délire », elle veut inciter les femmes à penser leur liberté. Elle démasque les mécanismes aliénants de l’amour, qui « d’un caprice, une fantaisie, une surprise du coeur, peut-être des sens » peut égarer les femmes de leur chemin et les faire dériver vers un malheur et « une crise terrible ».

En ouvrant ce « petit livre charmant », nous allons donc à la découverte d’un cœur vibrant et palpitant, un rubis délicat qui exprime dans ses mille facettes la fine fleur de l’âme. C’est dans l’émotion pure que la plume frémissante mène le lecteur vers une fin qui devrait réjouir les âmes romanesques.

Vingt-Quatre heures d'une femme sensible de Constance de Salm. Phoebus, 2007.

Cet article est paru dans Le Magazine des Livres en kiosque en Septembre 2007, par Katrin Alexandre Copyright

Jouissons! Dans la volupté des coeurs # Chronique 10

« Vous, qui baissez les yeux aux paroles chatouilleuses, précieuses et prudes, loin d’ici ! ». Vous voilà averti si vous vous aventurez dans les pages de ce petit livre « L’art de jouir » du méconnu philosophe libertin Julien Offroy de La Mettrie, que rééditent les éditions Arlea.

Auteur du siècle des Lumières, La Mettrie (1709-1751) eut peu de succès de son vivant. Voltaire, son grand rival, le considérait comme « dissolu, imprudent, bouffon, flatteur…» Frédéric II, auprès duquel La Mettrie exerçait sa profession de médecin et grâce auquel il intégra l’Académie Royale des sciences, écrivit à son sujet qu’il était  « joyeux, un bon diable, un bon docteur, mais un très mauvais auteur. En n'ayant pas lu ses livres, on peut s'estimer très content. ».

Pourtant, aujourd’hui, Michel Onfray, dans la préface du livre, le réhabilite en estimant qu’un philosophe ne doit pas oublier qu’il est un homme : il est très honorable que « l’après-midi (il) lutine une femme facile, le soir, noce, puis écrive «L’Homme-machine » ou « L’Art de jouir », enfin qu’il aille à l’opéra ou regarde les étoiles, un verre de champagne à la main. »

Mais il faut bien le dire : « L'Art de jouir » décevra les lecteurs fervents de pornographie ou d’obscénité. Ce livre est un chant philosophique sur l’amour et les extases de la voluptés, où La Mettrie défend ses thèses matérialistes. Il célèbre avant tout le plaisir et le sexe mêlés à l’amour et ses sentiments les plus nobles. « Plaisir, Maître souverain des hommes & des dieux devant qui tout disparaît, jusqu'à la raison même, tu sais combien mon cœur t'adore, & tous les sacrifices qu'il t'a faits. »

Il décrit deux enfants de sexe différent, élevés ensemble et qui font la découverte émerveillée de leur corps, pour servir au « bonheur du genre humain ». Jouir est un art et mérite du temps, beaucoup de temps, et une écoute attentive des corps. Il faut savoir résister pour goûter à une nuit d’amour et de bonheur. L’homme doit faire l’éloge des charmes de sa belle. Telle Ismène, la femme doit se sentir « enflammée par mille discours tendres et par mille baisers de feu ». Puis « il faut n’arriver au comble des faveurs que par d’imperceptibles degrés; il faut que mille jouissances préliminaires vous conduisent à la dernière jouissance ». La Mettrie prodigue ses leçons par petites touches érotiques successives, pour qu’enfin « ces heureux amants vont s’enivrer d’amour, comme s’ils en voulaient prendre pour le reste de leur vie » et que « la volupté les recherche jusqu’aux extrémités d’eux-mêmes ».

En nous instruisant de tout ce qui peut éveiller les sens, il fait la distinction entre la débauche, « un excès de plaisir mal goûté », et la volupté, « l’espArt_de_jouir rit et comme la quintessence du plaisir, l’art d’en user sagement, de le ménager par raison, et de le goûter par sentiment. » « La douleur est un siècle, et le plaisir un moment; ménageons nous pour en jouir ! » « Ne perdons point le temps en regrets frivoles (…) Jouissons du peu de moments qui nous restent ; buvons, chantons, aimons qui nous aime » !

« L’art de jouir » se développe donc plus comme le traité philosophique d’un La Mettrie plus épicurien que libertin, « au corps sain, l’esprit libre et sans préjugés ». Son discours, toujours d’une actualité brûlante, nous invite à « jouir » au plus près de la vie.

L’Art de Jouir – Julien Offroy de la Mettrie – Editions Arlea, 2007

Article paru dans le Magazine des Livres en kiosque en Juillet 2007

Katrin Alexandre

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