C’est un plaisir délicieux que de retrouver la plume de Cecilia Dutter, qui nous avait enchantés l’année dernière dans ses "Echappées belles" sous le pseudonyme de Blanche Clervoy. Cette fois-ci, elle nous soustrait de notre grisaille existentielle avec « La dame de ses pensées » par une savante correspondance entre un homme mûr marié et une femme, de vingt ans sa cadette, psychologue, elle aussi mariée et mère de famille.
Ce repas entre amis n’aurait pu qu’être banal si Edouard n’avait succombé au charme d’Alice. D’une écriture un peu désuète, il lui écrit son trouble ; puis malgré des missives de refus laconique et abrupt d’Alice, il lui offre une relation épistolaire et clandestine, hors de la censure et des conventions. La résistance de l’héroïne, qui qualifie « la graphomanie » d’Edouard de « syndrome érotomaniaque », ne fait qu’exacerber les fantasmagories et les élucubrations oniriques de l’amoureux fou.
Nous voilà alors pris dans une joute épistolaire, fort bien menée et qui ne nous fera pas lâcher le livre avant la dernière page. Alice, qui n’est pas si insensible aux lettres de cet homme inconnu, le met au défi d’améliorer « ses arabesques stylistiques » et de se débarrasser des fioritures qui le condamnent à rester à la surface. Car Edouard est un homme pressé : dans ses scénarios érotiques et son écriture masturbatoire, il enjolive, il romance, puis il se dépêche de « conclure l’affaire », il ne développe pas les préambules. « Quelques grammes de lyrisme » ne suffisent pas à convaincre.
C’est un joli cours d’écriture érotique qu’elle livre alors, auquel se prête Edouard avec dévouement. « Avant que le corps n’exulte, c’est l’âme qui doit vibrer ». Il faut exploiter « la richesse de la langue française qui permet mille et unes finesses » et imaginer « des enluminures pour exprimer les sentiments profonds ». Mais attention, l’univers féminin est riche et différent, « il ne s’ouvrira pas si vous brûler les étapes »; ne croyons pas cependant que l’imaginaire féminin soit chaste, il est « d’une crudité déconcertante ». En chaque femme sommeille « une petite garce ».
Alors, Edouard se plie aux consignes et emmène Alice, à travers ses lettres qui sont un véritable écran portatif de son petit cinéma fantasmatique intérieur, à Bruges, Ostende, en Corse, à Marbella, à l’hôtel Georges V à Paris, Aix les Bains… Les mots cheminent et s’insinuent en Alice : si elle reconnaît l’irrésistible attrait de la correspondance, en deviendra-t-elle captive, acceptera-t-elle de débrider ses fantasmes, la femme lubrique se révélera-t-elle à ces lectures ?
« La Dame de ses pensées » est une belle hymne à la « bouleversante féminité » et « la part solaire » de la femme qui peut enseigner « la voie de l’élégance ». Cécilia Dutter nous offre sur les pages un agapè de sensations salvatrices et nous montre le pouvoir ensorcelant que nous pouvons tous exercer avec un peu d’encre et beaucoup d’audace, quand notre plume devient libertine et se déleste de ses artifices. Car dans la caresse des mots, la vie palpite et irrigue de nouvelles forces, des sensations oubliées. L’auteure aurait-elle eu le dessein de nous donner envie de poursuivre, après la lecture, l’expérience épistolaire ? On ne sait, mais on trouve que cette correspondance sensuelle et insolente devient, en filigrane, un bon petit manuel pratique à l’usage des amants qui veulent se faire l’amour avec les mots. Alors savourez bien le breuvage et à vos plumes !
Cécilia Dutter, La dame de ses pensées. Ramsay, Collection Papillons de nuit.
Paris, 2008
Par Katrin Alexandre pour le Magazine des Livres de Mai 2008 en kiosque.
Le premier semble inoffensif d’un premier abord. La narratrice est une jeune fille de vingt-trois ans qui raconte sa vie toute simple dans son carnet et décide de le publier. « Elle a de la peau, des os et de la chair ». Elle aime Robert, un homme pas très sentimental, qui n’aime pas les œillades langoureuses et qui parle comme un Jean Gabin. Elle se lave, s’habille, se promène nue devant lui, elle fait l’amour n’importe quand , à n’importe qu’elle heure. Elle a des états d’âmes. Elle se pose des questions de tous les jours qu’elle partage avec son homme: Est-ce que le bâton gêne pour marcher ? Comment reconnaît-on un homme qui aime sa femme ? Comment sera ma vie quand je ne ferais plus l’amour ? La jeune femme déroule ses pensées, elle ne raconte que ce qui intéresse son amour pour Robert, même si à travers lui c’est le monde des hommes qu’elle observe. Car oui, elle le trompe parfois, et elle l’aime mieux après. Mon oreiller est un confessionnel, je les interroge, les confesse. Ils se livrent, se défendent, se trahissent. J’écoute et je n’oublie pas. Elle bavarde, on l’écoute, on est charmé par cette écriture qui cisèle les sentiments, qui étincelle crûment parfois au détour d’une page comme un petit diamant. Entre naïveté et désillusion, elle nous fait sentir qu’il n’y a qu’une chose dans la vie : le bâton des hommes, qui joue au bilboquet avec les femmes, mais surtout qu’une seule chose apprend une femme à vivre : c’est l’amour.



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